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LA
PHOTOGRAPHIE NISSOLOGIQUE / SONIA MARQUES (2007)
Mars 2007
Je me suis toujours considérée comme
touriste à moi-même.
L’appareil photo n’a fait qu’accompagner ce sentiment
d’étrangeté dans tous les endroits qui m’étaient
familiers.
Celui-ci, l’appareil, ayant changé souvent d’apparence
et de technologie, de l’analogique au numérique, de la
caméra à la webcam à l’appareil qui n’est
plus là.
Plus là, parce que les images sont partout et nulle part. Il
suffit de les attraper au vol, d’autres prennent des photos, tant
de photos prises, les donnent, les perdent, les volent, les vendent,
les bradent, les valorisent, les partagent, les exposent, les cachent,
les accumulent, les archivent, les collectionnent, les déchirent,
les modifient, tant d’images photographiques sont accessibles,
de points de vue que nous, êtres humains, n’aurions jamais
imaginés de notre vivant
- Des vues d’avion, des vues d’autres planètes, des
vues sous-marines, des vues microscopiques, sous la peau, dans les pierres
précieuses et des vues imaginaires dans des montages photographiques,
des collages médiatiques et des horreurs.
Que d’images, que de polysémies !
Que de polémiques intellectuelles sur leurs statuts !
Mon regard est polysémique et pourtant unique. Si mes yeux étaient
des appareils photographiques, ce qu’ils deviennent, je voudrais
les fermer souvent. Oublier ce que je vois et dormir profondément.
La vue me tue.
Curieusement, je compose des sons et je me repère
dans l’espace avec ce que j’entends. Dans le noir, la nuit
souvent, j’accueille cette vision sonore plus calmement.
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Ainsi
les photographies que je prends, les images que je recueille, cadre, sélectionne
et montre, sont celles qui me permettent de penser seule. Ce sont des
espaces-temps solitaires et ouverts sur le monde contemporain, trop vaste,
trop possible. Les photographies nissologiques sont ces espaces-temps
de retranchements, calmes, et aussi trop possibles.
- Les voyages, les trajets, longs ou courts, ceux des
transports urbains ou aériens et ces moments où l’on
s’arrête, ou l’on se retrouve dans une chambre d’hôtel
qui finit par être sa chambre, la sienne, un chez soi étranger
et familier lorsqu’elle devient rythme, repère, sécurité.
Le regard ici, espère formuler ses oasis dans des environnements
de troubles.
- Les espaces improvisés et éphémères
des échafaudages, ceux qui durent comme de vieux carreaux de céramiques
effrités sur les murs, ceux qui sont destinés à partir
comme les graffitis, le rayon de lumière qui perce le nuage pour
caresser la mer, les filtres multiples des écrans, des bâches,
des balcons, des fenêtres, des volets qui nous empêchent d’accéder
et réalisent tous nos vœux voyeuristes, ceux d’être
à l’abris, tout en pouvant voir ce qui fait peur : l’étrange.
Des lieux étrangers que j’habite souvent.
Un état étrange de perdition dans lequel
habiter semble possible parce que je ferme les yeux.
Touchée.
Le réel me tue.
Afin de ne plus être atteinte par le réel,
les traces de mon passage dans celui-ci deviennent des fictions.
Et c’est mieux ainsi.
La photographie nissologique est nostalgique.
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