ISULA.
INSULA / CLAUDE LOUIS-COMBERT (2004)
Extrait choisi du
livre de
Claude Louis-Combet, D’île et de mémoire,
José Corti, 2004, pages 7-10 :
Sans autre savoir étymologique que mon désir
du sens des mots que j’aime, et rêvant sur leur charge de
secret comme s’y prendrait l’amant, contemplant en l’épelant
la forme de l’aimée, jusqu’à ce qu’elle
révèle la nature singulière de l’âme
qu’elle tient close et celée, je lis dans l’insula
du latin comme dans l’isola de l’italien [isula en corse],
la racine de solitude qui a disparu de l’île du français.
Et je tiens absolument à lire dans solitude, la conjonction,
à l’infini, du soleil et de la terre, selon toute l’ambivalence
du radical sol, le soleil, mais aussi le sol sur lequel nous marchons
et que nous cultivons- radical qui est le même que solus, le seul,
esseulé, solitaire, isolé, sola, au féminin, qui
appelle, même s’il n’existe pas, pour dire l’île,
le mot in-sola, l’intériorité ou territoire intérieur
de celle qui est seule, en sorte que la voie est ouverte pour que l’île
devienne, au féminin, la métaphore de la solitude. Je
dirai que l’île figure la solitude même de la féminité
-la solitude, chez l’homme, de l’anima, qui est sa part
d’être-femme. Et je n’oublie pas, non plus, le neutre
solum, celui de notre socle terrestre, de notre assise tellurique, mais
aussi de la fécondité naturelle -et l’on parle alors
d’un sol pauvre, d’un sol ingrat, ou d’un sol riche,
gras et fertile. Enfin ce solum de la solidité, me ramène
en mémoire la conjugaison du verbe soleo, solere, qui signifie
avoir l’habitude de, ce qui fait que solitum désigne ce
qui est habituel. Et si je rapproche cet adjectif-participe de solitudo,
solitude mais aussi délaissement, abandon, privation j’entends
que cette terminologie négative et douloureuse évoque
réellement, en son fond étymologique, le lot commun de
l’humanité : ce qui est habituel, c’est d’être
en état de manque et d’être abandonné -comme
si l’humain n’était humain qu’en vertu de l’inhumaine
déréliction qui préside à son destin, d’avoir
été rejeté et par le Soleil-Dieu (Sol) et par la
Terre-Mère (Solum) en sorte que la solitude (solus) désormais
n’a d’âme, au féminin, qu’insulaire (insula),
écartée de tout, tranchée au vif de ses racines,
expulsée de la béatitude de l’inconscience prénatale.